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Le Valais, indissociable du Cervin

SUISSE

Dans le Valais, au fond de la vallée du Mattertal, Zermatt est un village qui a su conserver son caractère montagnard avec ses chalets en bois et ses raccards. Le raccard est une grange à blé proche du chalet, posé sur des pièces de bois verticales ou "pilets", chaque pilet étant surmonté d'un disque en pierre ou "palet" empêchant les rongeurs d'entrer dans le local. Ce beau village est dominé par l’impressionnante pyramide du Cervin. Haute de 4 478 m, elle est la reine incontestée des lieux. Montagne le plus connue de Suisse, elle doit sa célébrité à sa beauté mais aussi peut-être à l’histoire de sa première ascension par l'arête du Hörnli, le 14 juillet 1865. Cette première fut remportée par l’excentrique alpiniste anglais Whymper accompagné de sept alpinistes. Malheureusement, elle fut marquée par un tragique accident qui se solda par la mort de quatre alpinistes lors de la descente.



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Voyage pédestre dans le val d'Anniviers

Je fais mes premiers pas en Suisse dans la gare de Genève, facilement accessible en train depuis la France. Après une visite rapide de la ville où de prestigieux hôtels, des boutiques luxueuses et des banques sont présents à chaque coin de rue, où le tiers des habitants sont des étrangers de toutes nationalités qui occupent des fonctions dans les nombreuses organisations internationales de la cité, où les touristes se réunissent devant l’horloge florale et ses 6 000 plantes à l’entrée du Jardin anglais ou encore au pied du célèbre jet d’eau de la rade qui s’élève à plus de 140 mètres, je quitte Genève parce qu’il n’y a pas de chalets de bois noirci, de troupeaux de chèvres ni même de montagnes, objets de mes désirs. Direction, le Haut-Valais avec ses villages de carte postale qui ont su conserver leur caractère montagnard, leurs célèbres raccards ou granges à blé et puis bien-sûr, ses montagnes monumentales encore couvertes de glaces qu’on ne peut malheureusement plus qualifiées d’éternelles… Alors que l’Europe du XVIIIème siècle (et des siècles précédents) déclarait hideuse et sauvage la nature brute et qualifiait les montagnes de monde mystérieux, hostile et redoutable, quelques hommes allaient contribuer à inverser lentement la tendance. Parmi eux, Jean-Jacques Rousseau. Il fut l’un des tous premiers à vanter notamment les beautés du Valais dans la Lettre XXIII de la Nouvelle Héloïse publiée en 1761 : « Quelquefois, en sortant d’un gouffre, une agréable prairie réjouissait tout à coup mes regards. Un mélange étonnant de la nature sauvage et de la nature cultivée montrait partout la main des hommes où l’on eût cru qu’ils n’avaient jamais pénétré : à côté d’une caverne, on trouve des maisons ; on voyait des pampres secs où l’on n’eût cherché que des ronces, des vignes dans les terres éboulées, d’excellents fruits sur des rochers, et des champs dans les précipices. Ce n’était pas seulement le travail des hommes qui rendait ces pays étranges si bizarrement contrastés : la nature semblait encore prendre plaisir à s’y mettre en opposition avec elle-même ; tant on la trouvait différente en un même lieu sous divers aspects ! Au levant les fleurs du printemps, au midi les fruits de l’automne, au nord les glaces de l’hiver : elle réunissait toutes les saisons dans le même instant, tous les climats dans le même lieu, des terrains contraires sur le même sol, et formait l’accord inconnu partout ailleurs des productions des plaines et celles des Alpes… »
        On entre dans cette vallée « étrange si bizarrement contrastée » par l’autoroute de la plaine, le col du Grand-Saint-Bernard, le tunnel ferroviaire du Lötschberg, celui du Simplon ou à l’extrême limite orientale, par les cols de Grimsel et de la Furka. J’y entre par la voie ferrée qui longe l’autoroute de plaine, à l’extrémité orientale du lac Léman. Avant d’y parvenir, le train longe la rive septentrionale du lac. Il fait une halte à Lausanne où chaque nuit, sans interruption depuis 1405, le guet de la cathédrale lance la phrase « Il a sonné douze, il a sonné douze ! » aux quatre points cardinaux (à l’origine, lorsque les incendies menaçaient les habitations de bois, le guet donnait l’alarme). Il s’arrête ensuite à Montreux. C’est dans cette ville de la Riviera vaudoise que chaque année, au mois de juillet, est organisé un célèbre festival de Jazz. Enfin, le train entre dans le Valais où il parcourt une grande vallée dans laquelle le Rhône promène ses eaux troubles. Elles proviennent d’un glacier aux reflets bleutés, au-dessus de Gletsch. En fin de matinée, une voix dans le haut-parleur trouble mes rêves et annonce l’arrivée à Sion. Elle pourrait préciser que c’est ici que tous les amateurs de boîte de nuit doivent descendre étant bien entendu que « c’est là qu’on danse à Sion ! ». Mais la condensation n’est pas vraiment d’actualité. C’est plutôt la fusion qui inquiète le peuple et les autorités suisses car partout dans les montagnes, les glaces glissent et fondent… Le nez collé à la vitre, je scrute avec attention le paysage urbain baigné par un soleil de plomb. Soudain, les freins crient et le train s’immobilise. Je descends. Parfois, les trains conduisent directement au pied des montagnes, tout près des sentiers de randonnées. Parfois, il faut prendre un car pour s’en approcher. En attendant la correspondance avec le car-postal qui doit m’emmener dans le val d’Hérens, je visite Sion, tout aussi rapidement que Genève. La ville doit sa réputation à l’église de Valère et au château de Tourbillon perchés sur deux collines jumelles. Contraint par le temps, je me contente d’errer dans les ruelles du vieux bourg aux façades d’inspiration lombarde peintes avec toutes les nuances pastel de couleurs et je me rends au pied de la Tour des Sorcières où 200 malheureuses, accusées de sorcellerie, ont été brûlées ici en 1428.

Jour 1. D’Évolène à Saint-Luc
Tôt ce matin, un bus quitte ce Valais large, plus ou moins monotone, pour s’élever dans le val d’Anniviers vers un Valais plus pittoresque, plus âpre, plus varié… Comme pour ses vallées voisines – Hérens, Tourtemagne et Zermatt – sur les premiers kilomètres, la route s’insinue dans une gorge étroite. « La nature semble avoir pris sa tâche d’isoler ces bassins » de la vallée du Rhône, peut-être pour mieux préserver les habitants et leurs traditions des influences extérieures. L’accès y a toujours été difficile. Depuis la route, j’aperçois parfois au fond de la gorge la Navisence : c’est le nom donné au torrent principal qui charrie les eaux du Val d’Anniviers. Cette eau est « trouble et sale, mais d’une saleté particulière qui révèle aussitôt son origine » pour l’œil averti : elle provient de glaciers.
        Le bus traverse ensuite le Pontis et ses quelques chalets posés au pied de parois à pic de plusieurs centaines de mètres. À l’origine, ce nom désigne des échancrures dans le relief. « Elles sont situées à peu près à la limite du calcaire et de la roche cristalline. Plus haut, à mesure que l’on quitte la région du calcaire, la vallée devient plus uniforme ; les parois, tout en restant abruptes, sont moins accidentées et se couvrent généralement de verdure. » En rive gauche du cours d’eau, apparaissent les chalets de Vercorin situés sur une vaste pelouse qui contraste agréablement avec la sévérité des abrupts rocheux alentours. Le car postal s’arrête à Vissoie. Au XIXème siècle, « c’était un village considérable, le chef-lieu de la vallée en quelques sorte, c’est-à-dire la résidence du curé. Il y avait dans ce village (…) des paysans fort à leur aise, les plus riches du Valais ». Le village est encore aujourd’hui le plus important du Val d’Anniviers. Il a su conserver une certaine authenticité malgré son développement et certains monuments historiques comme la Tour (XIIème siècle) et le Ballio (XIVème siècle) des évêques de Sion, son église reconstruite en 1808 et sur la colline, la chapelle Notre-Dame-de-Compassion datant de 1688. C’est dans le village que se séparent les routes qui desservent les deux branches de la vallée : à droite, le val de Torrent vers Grimentz ; à gauche, le Val de Zinal vers Ayer et Zinal. C’est ici que je descends du bus pour regagner Saint-Luc à pied.

Jour 2. De Saint-Luc à Zinal
À Saint-Luc, je traverse la rue du Vieux Village où les chalets fleuris ravissent l’œil. Mais, c’est sur les hauteurs que la commune révèle sa véritable beauté et de nombreux panneaux jaunes invitent à des escapades alpines, des petites balades aux randonnées plus exigeantes et parfois longues : toutes sont synonymes de plaisirs et d’efforts qui valent largement la peine endurée. J’opte pour le sentier du Crêt vers l’hôtel Weisshorn par les Griettes et le chalet Blanc (panneau).
        Le long du sentier, plaisant à bien des égards, je suis étonné de ne croiser personne. Serait-ce un itinéraire loin des grands flux touristiques ? Difficile à croire. Je comprends bientôt l’absence de bipèdes congénères. Un funiculaire propulse à grande vitesse les marcheurs – si le mot peut s’employer ainsi – du village de Saint-Luc jusqu’à la station de Tignousa, toute proche d’un observatoire astronomique et du sentier des Planètes, une réplique à l’échelle humaine du système solaire. En quelques minutes, ils gagnent une dénivelée positive conséquente sans le moindre effort tandis que je m’échine à les gravir à la force des mollets. Je les retrouve près du chalet Blanc après deux heures de montée. Ils ont survolé le paysage tandis que j’ai pris le temps de cueillir tout ce qu’il m’offrait. J’ai pris mon temps pour pleinement profiter de l’espace : après les chalets du village de Saint-Luc, je découvre les mayens d’altitude ; j’entends quelques écureuils au pelage noir qui stridulent dans la forêt ; je me désaltère à l’eau fraîche d’une fontaine ; je vois parfois à travers les haillons du feuillage quelques glaciers qui achèvent de fondre au pied de sommets tentateurs, tantôt blancs ou tantôt grisonnants ; j’écoute le silence que même le bourdonnement des voitures ne vient pas troubler.
        Après le chalet Blanc qui accueille chaque été un berger, je longe temporairement le Sentier des Planètes, une réplique à l’échelle humaine du système solaire puis je traverse par des passerelles en bois quelques fougueux torrents qui dévalent des pentes fleuries avant d’atteindre l’hôtel Weisshorn, bâti en 1882 sur un site panoramique à plus de 2 300 m.
        Dans l’après-midi, je longe le sentier en balcon qui file vers le sud en empruntant la partie supérieure de la célèbre course Sierre-Zinal et en offrant des vues variées sur la vallée de la Navizence : d’abord, il passe au pied des pointes de Nava ; ensuite, il franchit quelques épaulements et traverse des combes parcourues par des torrents tumultueux ; enfin, il visite les mayens de Barneuza avant de plonger vers le célèbre village de Zinal, niché dans une vallée étroite et encaissée, dominée à l’est par le roc de la Vache, les Diablons et l’imposant Besso et à l’ouest par la Corne de Sorebois et la Garde de Bordon.
        À l’origine, Zinal était un village de mayens, petites habitations typiques des alpages valaisans où la population des villages inférieurs se réunissait deux fois par an, à l’époque des fenaisons et vers la fin de l’année. C’était la plus gracieuse partie de la vallée : on y trouvait les plus belles prairies, à peu de distance d’un vaste glacier… Les maisons les plus anciennes que l’on connaisse de ce village date de la fin du XVIIIème siècle. Elles sont posées sur une maçonnerie grossière à demi enterrée, bâties en bois de mélèze ou en pierre et couvertes de tavillons de bois. Au fil des siècles, la modernité a pénétré les lieux. Aujourd’hui, il y a des chalets modernes qui n’ont pas le charme des anciens modèles, de grands parkings qui accueillent les touristes en rendant la montagne payante, des supermarchés, une boulangerie-pâtisserie et une presse-souvenir qui offrent la possibilité de nourrir le corps et l’âme et puis, des remontées mécaniques qui rendent la montagne accessible au plus grand nombre pourvu que ces randonneurs des temps modernes disposent d’un budget conséquent. Heureusement, l’espace bétonné est restreint par le relief et plus haut, les ramifications du progrès sont absentes : ce sont ces hauteurs apaisantes où l’homme se fait rare qui sont les raisons de ma visite dans la vallée.
        Je m’installe dans le camping relais du Tzoucdana, idéalement situé au sud du village, au départ d’itinéraires que je me plais à imaginer en scrutant ma carte. Face à moi, des alpinistes français se préparent. Il y a une heure, les abords de leurs tentes étaient un véritable capharnaüm. À présent, tout est enfin trié : d’une part, le sac à dos, le piolet et les grosses chaussures qui n’attendent plus que le lendemain matin pour être utilisés ; d’autre part, les paquetages qui resteront dans les voitures. Ils semblent bien résolus à s’attaquer à un des nombreux sommets de la couronne impériale mais en écoutant leurs échanges, je n’arrive pas à deviner lequel est l’objet de leurs convoitises. L’ambiance varie considérablement d’une tente à l’autre : ici, c’est une grand-mère suisse qui s’occupe de ses deux petits-enfants ; là-bas, c’est une famille allemande qui prépare le repas du soir dans une ambiance festive : tous boivent de la bière, parlent fort, rient sans cesse. Près d’une tente à la toile de camouflage qu’utilisent en général les militaires, des hommes de grande taille, robustes et anguleux, aux traits fortement accusés, aux yeux noirs et vifs – des slaves vraisemblablement – dégagent de premier abord une rugosité qui n’incitent pas à engager la discussion. Rien autour de leur camp ne laisse présager de leur activité. Sont-ils des alpinistes en quête de sommets mythiques ? Des touristes de passage à Zinal ? À côté d’eux, un couple d’espagnols m’interpelle. J’entretiens avec eux une légère conversation sur la praticabilité des sentiers de randonnée dans la haute vallée : ils semblent bien résolus à s’attaquer aux itinéraires les plus exigeants… - Il y a un pont qui a été emporté par les dernières crues du torrent et le cours d’eau est très difficile à guéer ! me dit l’homme. - Oui. Des travaux sont en cours. - Ce sera long ? - Possible, dis-je, mais depuis peu, un pont de substitution en bois a été mis en place. La traversée est possible tant que le torrent n’atteint pas la côte d’alerte de cette construction provisoire et comme la météo a été plutôt clémente ces derniers jours, il ne devrait pas y avoir de problème. - Parfait. Vous passez par le pont demain ? - Oui - À demain alors. Bonne soirée.
        Après le repas, je prépare mon sac à dos pour les jours à venir et ma nuit en altitude.

Jour 3. Le Grand Mountet et le cirque de Zinal
Malgré la féroce flambée de soleil qui a duré toute la journée, cette nuit a été frisquette. Vers 5h du matin, sous un ciel étoilé, je crédite mon corps de l’énergie qui me permettra de monter au refuge du Grand Mountet bien au-delà des Plats de la Lée. J’ai hâte d’y être.
        Je longe la rive droite du torrent de la Navisence vers le fond de la vallée de Zinal. Plus loin, je franchis un pont en bois pour basculer rive gauche et j’emprunte la piste qui s’élève au sud. Elle laisse à droite un sentier qui mène vers d’anciennes mines de cuivre. Au XIXème siècle, lorsque le travail dans les mines battait son plein, le minerai était transporté à dos de mulets jusqu’à Sierre où il était réduit et livré au commerce. L’absence de route à char était une entrave au développement de l’activité. Mais les anniviards s’opposaient à la construction d’une telle route de peur que des étrangers profitent de cette aubaine pour découvrir leur vallée. « On m’a conté que dans leurs préjugés contre les étrangers, ils refusèrent même un jour à une société française l’autorisation d’établir cette route à ses frais. On ajoute même malignement dans la grande vallée1, qu’ils auraient bien consenti à avoir une route pour sortir le minerai, pourvu qu’elle fût construite de manière qu’on ne pût pas s’en servir pour venir chez eux ! ». À peine plus loin, j’atteins le lieu-dit de Vichiesso. Quelques panneaux explicatifs sur l’histoire du lieu ne me retiennent pas : je veux atteindre le refuge avant que le soleil ne soit trop haut dans sa course vers l’ouest et que la lumière ne brûle mes clichés. Le bruit du fougueux torrent de la Navisence est maintenant masqué par celui des pelles et autres engins mécaniques. Des hommes s’activent pour réparer le pont détruit par des crues torrentielles : ils sont exaspérés par la fréquence de plus en plus élevée de ces phénomènes naturels dévastateurs. Ailleurs, le long du cours d’eau, d’autres hommes travaillent aussi pour prévenir ces catastrophes. Toute la zone est exposée toute l’année à des crues dévastatrices, à des avalanches et à des laves torrentielles déclenchées dans les zones de permafrost en fusion. Ces laves sont un mélange épais d’eau et d’éboulis meubles, du type de ceux que la fonte des glaciers laisse à découvert. Elles se forment lors de fortes précipitations, de la fonte des neiges et du pergélisol, phénomènes responsables de la mise en mouvement brusque des éboulis sur les versants raides des montagnes. Ces laves torrentielles suivent des torrents existants et peuvent même creuser de nouveaux ravins. Elles dévalent les pentes par vagues successives à des vitesses qui peuvent dépasser les 50 km/h et peuvent entraîner avec elles, en raison de leur densité, des blocs de rochers de plusieurs tonnes. Les sentiers de randonnées sont très touchés par ces catastrophes à répétition. Lors de mon passage en 2024, outre le pont emporté, le chemin des Arolles était fermé en raison d’un risque important de coulées de laves torrentielles ; le chemin du Pas du Chasseur était impraticable ; l’accès à Sorebois par la Latta était interdit… De tout temps, la vallée a connu ces débordements, même s’ils sont désormais beaucoup plus fréquents et plus dévastateurs, à en croire les témoignages recueillis sur place auprès de quelques travailleurs. Au XIXème siècle déjà, des accidents de toute espèce menaçaient sans cesse les cultures, « tantôt un torrent qui débordait et envahissait les pâturages, tantôt un décrochement qui recouvrait les champs de décombre et entraînait la moisson dans sa chute, tantôt une avalanche qui culbutait tout sur son passage ».
        Le pont de substitution provisoire tient toujours le choc. Je le traverse. Pas de traces des Espagnols. Sont-ils déjà passés ? Sur l’autre rive, je m’élève au sud-est d’abord sous le couvert des pins, puis au milieu des aulnes verts et d’une végétation luxuriante qui se plaît dans les zones humides et ombragées. Ensuite, je file vers le sud sur un sentier en balcon qui parcourt le versant oriental de la vallée en auge creusée par le glacier de Zinal. Le glacier n’est plus visible dans le lit de la vallée. Il s’est liquéfié et s’est retiré sur les hauteurs pour garder encore un peu de solidité. Pendant longtemps, son étroitesse proportionnellement à sa longueur le faisait descendre très bas dans la vallée car il présentait une moindre surface à l’action de la chaleur comparé aux autres glaciers, notamment ses voisins de Tourtemagne et de Moiry. Il prend naissance au pied de pics fort élevés disposés en arc de cercle pour former un cirque de toute beauté que je ne devrais pas tarder à découvrir. Pour l’instant, il est encore caché par les crêtes secondaires qui descendent du sommet à l’aspect bicéphale du Besso (3 668 m). Le seul pic d’envergure visible, quand on remonte la vallée, est le Grand Cornier (3 962 m) qu’on aperçoit déjà de Zinal. C’est une belle et hardie pyramide dont la face orientale compte quelques glaciers suspendus. Plus loin, je traverse un pont suspendu qui enjambe une entaille étroite et profonde puis remonte une pente équipée de câbles pour assurer certains passages qui ne présentent aucune difficulté technique ni même de danger en l’absence de neige. La traversée d’un champ d’éboulis au pied de la face sud-ouest du Blanc de Morning (3 661 m), sommet fréquemment parcouru par les alpinistes, précède l’arrivée au refuge du Mountet. Des panneaux rappellent que le sentier emprunté a été réalisé par la section du Club Alpin Suisse des Diablerets de Lausanne avec le concours de l’armée et le dévouement de nombreux amis de la montagne. Assez lourdement chargé, il m’a fallu quatre bonnes heures pour atteindre ce nid d’altitude qui offre un point de vue époustouflant à 180°. Au sud du refuge, s’élancent vers le ciel sur un terrain calcaire mouvementé et parfois chaotique quelques-unes des grandes pointes de la couronne impériale. À l’ouest-sud-ouest, le Grand Cornier (3 962 m) en impose avec ses glaciers suspendus. Au sud-ouest, la Dent Blanche (4 357 m), forte de ses impressionnantes faces cuirassées de dalles, règne en maître dans ce décor magnifique : avec ses faces à peu près dégarnies de neige à cause de leurs raideurs, elle est souvent désignée comme l’une des plus belles montagnes de Suisse, la plus belle pour beaucoup d’alpinistes. Elle est séparée de l’Ober Gabelhorn (4 063 m) (autrefois, les gens de la vallée l’appelaient Lobis), située au sud-sud-est du refuge par la pointe de Zinal (3 789 m) et le mont Durand (3 713 m), tous deux couverts de glaciers qui glissent et fondent et de séracs qui défient les lois de la gravité et menacent de s’écrouler. Enfin, à l’est-sud-est, s’élève le Zinalrothorn (4 221 m), le troisième des cinq 4 000 de la mythique couronne visibles depuis le refuge. Là-haut, je suis totalement écrasé par les masses montagneuses qui m’entourent : grande ambiance ! On touche au sublime.
        Comme je piaffais d’impatience d’arriver dans ce majestueux cirque, j’ai feint d’ignorer les nuages menaçants qui s’accumulaient au-dessus de ma tête. Désormais, le lointain n’est que nuages et les sommets sont cotonneux. Bientôt, des éclairs zèbrent le ciel, la pluie se met à tomber et le vent se lève. Dans les rafales, je plante ma tente. À l’intérieur de mon abri de toile, l’expression « couronne impériale » me fait l’effet d’une décharge électrique. Entre elle et moi, c’est le coup de foudre. Dehors, le tonnerre gronde… Je me dis que la beauté de ces montagnes n’est pas en rapport avec ce que j’attendais. Elle dépasse toutes mes espérances. Le cirque rivalise avec les plus beaux et les plus grands cirques des Alpes ! Toutes les montagnes qui le constituent paraissent comme des forteresses imprenables. En les observant de plus près, j’imagine qu’on peut découvrir leurs zones de faiblesse. Pour les chercher, j’attends une accalmie.
Avec l’âge, je rechigne de plus en plus à emporter beaucoup d’eau et de nourriture car cela alourdit le sac. Parfois, je le regrette. Aujourd’hui, je m’en veux : à vouloir trop réduire la charge, j’en ai oublié la ration d’un repas. Je vais donc devoir être économe à l’excès, un peu comme l’étaient les Anniviards au XIXème siècle. En lisant les textes d’Édouard Desor écrit en 1855, j’apprends en effet que « bien que fort à leur aise, ils vivent très chétivement. Du pain bis, du fromage maigre et de la polenta, voilà leur menu ordinaire. Passe encore si le pain et le fromage étaient frais ; mais point : ainsi que dans d’autres parties retirées du Valais, et peut-être plus que partout ailleurs, le pain frais est un luxe qu’on ne connaît pas. On ne met au four que deux ou trois fois par an. On a par conséquent du pain de quatre, cinq et six mois. Aussi le coupe-t-on, de même que le fromage, avec une hache ou du moins un fort coutelas. Quant à la viande, on n’en use guère que le dimanche, encore la mange-t-on habituellement crue ». L’alcool est aussi banni : le vin n’est d’un usage journalier que pendant les récoltes et l’eau-de-vie est inconnue. Avec un régime pareil, l’art culinaire semble bien peu développé. Que dire du mien : à midi, je me contente d’une demi-portion de nouilles chinoises soit cinquante grammes et d’une tisane.
Dans l’après-midi, un coup de baguette de lumière solaire me fait oublier la faim et me redonne du baume au cœur. Les rayons de soleil qui déchirent les nuages illuminent quelques sommets couverts de glace. J’observe « toutes les cimes alentours qui n’ont que de majestueux atours et cette Nature si belle qu’elle paraît surnaturelle ». Parfois, des pans de glace se détachent et tombent dans un bruit assourdissant, des coulées de neige dévalent les pentes ou des pierres chutent dans un grand fracas. Pour le reste, la montagne n’est que beau silence. Ces instants de magie ne durent qu’un temps car le magicien a décidé de se retirer et rapidement, des nuages noirs colorent le ciel, la terre et les montagnes. Même les glaciers apparaissent d’une blanche noirceur. Puis, des éclairs zèbrent le ciel et la pluie se met à tomber. Dans mon abri de toile, je me replonge dans la vie quotidienne des anniviards en 1855. Je suis plutôt surpris de lire qu’à cette époque, les femmes du val d’Anniviers sont traitées avec très peu d’égards et assujetties aux plus rudes travaux. Pendant que les hommes s’en vont garder les vaches à la montagne, ce sont elles que l’usage oblige à porter les fardeaux, à piocher et labourer les champs, à faire en somme des ouvrages qui devraient être dévolus à l’autre sexe. « Le mari et la femme s’en vont-ils ensemble à la plaine avec le mulet, c’est toujours monsieur qui monte sur la bête, tandis que la femme est obligée de trotter à côté2 ». Plus tard, j’ai lu cet extrait à la gardienne du refuge du Grand Mountet qui m’a certifié que la situation a bien changé, que la femme n’est plus l’esclave de l’homme et que la galanterie a bien fini par pénétrer dans la vallée même si parfois… et elle s’est mise à rire. Si la condition féminine s’est grandement améliorée dans le Valais (même si les inégalités persistent encore), il existe encore dans beaucoup de régions du monde, pour ne pas dire toutes les régions du monde, une oppression très forte des hommes qui n’ont rien d’autres qu’un pénis dans le cervelet sur les femmes qualifiées de sexe faible. Nous vivons malheureusement toujours dans un monde où règne la toute-puissance de la testostérone. Dans ses nombreux voyages, Sylvain Tesson a collecté dans ses carnets de notes quelques proverbes qu’il qualifie d’hideux3 : Quand la fille naît, même les murs pleurent (Roumanie) ; Une fille donne autant de soucis qu’un troupeau de mille bêtes (Tibet) ; Instruire une femme, c’est mettre un couteau entre les mains d’un singe (Inde)… et il fait référence à cette citation de Jack London : « L’homme se distingue des autres animaux surtout en ceci : il est le seul qui maltraite sa femelle, méfait dont ni les loups ni les lâches coyotes ne se rendent coupables, ni même le chien dégénéré par la domestication »4.
        Alors que la nuit tombe, la pluie s’arrête et le froid enserre le cirque.

Jour 4. Le Grand Mountet et le cirque de Zinal
J’entends des voix dans la nuit. Ce sont des alpinistes qui partent à l’assaut d’un sommet sous l’obscure clarté qui tombe des étoiles. Il n’y a qu’une seule cordée. Ici, on est loin de certaines « grandes voies normales qui souffrent d’être parcourues par de véritables colonnes processionnaires où chaque cordée talonne la précédente5 ». Je les regarde progresser grâce à la lueur de leur lampe frontale jusqu’à les perdre derrière une arête verglacée. Ils sont attirés par l’euphorie des cimes. J’espère que leurs efforts seront récompensés. Je me recouche avec des rêves plein la tête, des rêves immenses qui me paraissent encore inaccessibles…
        Au petit matin, il n’y a plus un seul nuage : la nuit a lavé le ciel. Je cherche les alpinistes entrevus dans la nuit. Par où sont-ils passés ? Comment ont-ils franchi tous les pièges qui jalonnent leur parcours ? Je crois les identifier sur une pente verglacée mais l’immobilisme de la présumée cordée me laisse penser que ce ne sont que des rochers. Ensuite, mon regard porte sur les sommets pour assister déjà à l’un des plus fantastiques moments de la journée, celui de l’instant divin du lever de soleil. Une lueur timide, à peine perceptible, monte très lentement. Puis soudain, les montagnes s’embrasent : c’est la pointe sommitale de la Dent Blanche qui s’allume en premier, puis le Grand Cornier, puis la pointe de Zinal… Tous les sommets surgissent de la nuit, les uns après les autres. Quel spectacle ! Je me sens privilégié.
        Ce cirque est un haut-lieu de l’alpinisme. C’est un arpent de géographie sacralisé par quelques hommes qui ont gravi ses plus hauts sommets. C’est aussi un morceau de territoire maudit par quelques tragédies car toutes les conquêtes, même celles des montagnes, sont aussi synonymes de larmes et de sang. Ce haut-lieu a aimanté les pionniers de l’alpinisme et continue d’irradier l’écho de leurs exploits. Aujourd’hui, quelques hommes partent sur les traces de leurs glorieux prédécesseurs. Ceux de la nuit ne sont pas dans la pente d’en face comme je le pensais à moins qu’ils ne soient pétrifiés…
        Je passe des heures à regarder la couronne impériale. Tous les sommets qui la composent paraissent comme des forteresses imprenables. Pourtant, en les observant de plus près, l’œil avertit doit pouvoir percer leurs secrets et découvrir leurs zones de faiblesse. Ils m’attirent comme les trombones le sont de l’aimant. Il est des lieux qui nous fascinent plus que d’autres. Des lieux qui éveillent en nous le vent de l’aventure et la mélodie des rêves. Le cirque de Zinal est de ceux-là. Il est déjà midi. Je dois me résoudre à quitter ces hauteurs qui hypnotisent, tourner le dos à toutes ces merveilles minérales qui accrochent sur leur flanc des glaciers tourmentés et des séracs imposants, m’éloigner pour que le magnétisme, cette force obscure qui attire, ne me retienne plus. Je replis ma tente, je fais mon sac et je pars. Mes yeux regardent désormais le bas de la vallée. Mais, mes cinq sens sont continûment en éveil – c’est encore plus vrai quand on voyage seul – et ce sont mes oreilles qui m’invitent à poser un dernier regard sur la couronne. Elles ont détecté un son qui ressemble à s’y méprendre à celui d’une coulée de neige. Je me retourne, la montagne fume puis le silence redevient intact. Je poursuis ma descente. Et puis soudain, comme par enchantement, alors que les pics tentateurs qui ont allumé des étincelles dans mon cœur d’alpiniste disparaissent un à un, j’assiste aux joies d’une autre apparition sans m’embusquer. Derrière un rocher, une tête surgit : un bouquetin apparaît! Moisson inattendue ! J’essaie de m’en approcher avec la discrétion du lynx mais dès les premiers, il me repère. Drôle de lynx, semble-t-il se dire. Il ne voit pas en moins ce super prédateur capable d’entendre des chevreuils à plus de cinq cents mètres grâce à ses oreilles triangulaires surmontées d'un pinceau de poils noirs et raides qui l’aide à mieux capter les sons. Il reste immobile. Je continue mon approche dans une discrétion toute relative et découvre une petite harde ! « Rencontrer un animal est une jouvence. L’œil capte un scintillement. La bête est une clef, elle ouvre une porte. Derrière, l’incommunicable6 ». Le bouquetin des Alpes, au pelage variable en épaisseur et en couleur selon les saisons, est doté de sens très développés avec une ouïe fine, une vision excellente et un odorat très performant. Il est également muni de longues cornes marquées d’anneaux saillants. J’ai pu m’en approcher assez facilement car c’est un animal peu farouche : les hommes le savent bien et l’ont chassé, d’abord parce que sa viande était très appréciée mais surtout, parce que des croyances populaires attribuaient à ses divers organes d’incroyables vertus. Par exemple, broyées en poudre et associées à d’autres substances, ses cornes étaient utilisées comme remède contre l’impuissance, les coliques et les empoisonnements. Son sang permettait de lutter contre le vertige ou les calculs urinaires. L’os en forme de croix de son cœur apportait le bonheur et protégeait des morts violentes... Le bouquetin, longtemps traqué et chassé, est désormais protégé.
        Dans la descente, je franchis à nouveau la gorge étroite et encaissée qui entaille le flanc de montagne par la passerelle métallique. Je remarque sur les hauteurs l’ancienne passerelle en bois pulvérisée par les forces de la nature. Toutes les passerelles en bois, étroites et alourdies de glace en hiver, se rompent les unes après les autres ou sont emportées par les avalanches et les pluies torrentielles. Cette fois-ci, les pontonniers, à grands renforts de béton, ont amarré à la montagne une passerelle métallique en la disposant bien au-dessus du torrent qui parcourt la gorge si bien que celui-ci, même gonflé par la fonte des neiges, ne parviendra pas à l’atteindre. Je traverse l’ouvrage en toute sécurité et sérénité. Cette descente est aussi l’occasion d’observer l’impressionnant retrait du glacier de Zinal et surtout l’intense érosion de la moraine qui constitue à terme une menace sérieuse pour la fragile construction du refuge du Petit Mountet.
        Dans la partie boisée qui précède la traversée du torrent de Navisence, le bruit du vent « s’accompagne d’une sorte de bourdonnement qui vibre, comme si les aiguilles de pin à l’horizon étaient les cordes d’une harpe qu’il touchait7 ». La montagne reprend les sons, les module et les renvoie. Plus bas, ce son mélodieux est masqué par celui des pelles mécaniques qui sont toujours à l’ouvrage.
        Je repasse au lieu-dit de Vichiesso et prends cette fois-ci le temps de lire les panneaux. Je découvre une grotte avec un grand chaudron en cuivre. Sa fabrication est le résultat d’un savoir-faire transmis de générations en générations par les maîtres fruitiers. Pour le réussir, la connaissance et l’expérience ne suffisent pas : il faut aussi avoir la « main chaude » ! Le lait filtré était versé dans un grand chaudron où il était chauffé entre 29° et 30°. On y versait ensuite le ferment, appelé « igic » en patois pour procéder au caillage et permettre la phase de solidification qui pouvait prendre entre 20 et 30 minutes. La « pâte » résultante était ensuite brisée. Venait enfin la phase de brassage, la phase la plus importante, celle qui faisait intervenir l’indispensable « main chaude ». Le maître fruitier plongeait un avant-bras dans le chaudron et rassemblait le caillé brisé en mouvement circulaire jusqu’à former un corps homogène, le fromage. Le fromage était ensuite pressé à la main pour en extraire le petit lait et déposé dans un cercle en bois, sur une planche. Le petit lait servait à la confection du sérac. Les premiers quinze jours d’alpage, on écrémait le lait pour deux raisons : faire du fromage maigre qu’on distribuait aux familles des consorts durant l’été pour une consommation immédiate et préparer les mottes de beurre pour la cuisine du ménage en hiver. Les fromages étaient fabriqués dans toutes les « tsigières », sitôt les traites achevées. Avant l’aube, débutait la traite avec le va-et-vient des pâtres et leurs seilles, entre le troupeau et le chaudron qui pouvait contenir en moyenne trois cents litres de lait. Les fromages étaient ensuite acheminés à dos de mulet jusqu’à la cave de Vichiesso, tout près de la grotte. Ils étaient entreposés au frais et traités quotidiennement pour les parer, les retourner, les saler et les marquer. Lors du retour aux chalets d’alpage, les mulets transportaient le bois nécessaire à la fabrication du fromage et du sérac. Le jour de la désalpe, les fromages étaient répartis entre les consorts selon la production de lait de leurs vaches. Ce partage était l’occasion d’une fête qui se déroulait un dimanche de septembre. « Après la messe, tous les députés se réunissaient dans la cour de l’église. Ils se plaçaient en rang, celui qui apportait le plus grand fromage en tête, et les autres à la suite, en proportion du poids de leur tribut. Ils se mettaient alors en marche, fifres et musique en tête, et après avoir traversé tout le village, ils rendaient à l’église où le curé les attendait. Là, ils s’alignaient de nouveau devant leur guide spirituel, qui bénissait les fromages, puis ils faisaient encore une fois le tour du village, accompagnés de toute la population8 ». C’était pour beaucoup le plus beau jour de l’année.
        Je passe la nuit au camping de Zinal. La population y est toujours très cosmopolite…

Jour 5. Les refuges du Tracuit et d’Arpitettaz
Dans le village de Zinal, un panneau indique sobrement : Tracuit et il n'y a aucune mise en garde d'inscrite pour signaler que cet itinéraire fait passer de merveille en merveille. Le sentier monte d’abord rudement sous le couvert des arbres avant d’atteindre le hameau d’alpage de Barma, en cours de rénovation grâce à des dons de particuliers. Il s’approche ensuite du torrent du Barmé qui dégringole au pied du roc de la Vache (2 581 m) et atteint de vastes pâturages couverts de fleurs qui offrent un véritable feu d’artifice de couleurs. Puis les pelouses capitulent et ce sont des éboulis tantôt stables, tantôt croulants qui précèdent l’arrivée au refuge du Tracuit posé sur une puissante crête qui s’étire des Diablons (3 609 m) à la Tête de Milon (3 693 m) sans jamais mollir à moins de 3 000 mètres. C’est un refuge flambant neuf qui accueille randonneurs et alpinistes amateurs ou chevronnés. Là-haut, j’observe le sommet manquant à ma quête des fameux cinq 4 000 de la couronne impériale : c’est le Bishorn qui du haut de ses 4 153 mètres domine le glacier de Furtmann. Depuis la fin du XIXème siècle, le synchronisme global des variations glaciaires se traduit dans la loi dite de généralité : « Il y a une tendance à ce que tous les glaciers des Alpes suivent en même temps la même impulsion, tantôt marchant ensemble en avant, tantôt reculant ensemble ». Comme tous les glaciers alpins, le Furtmann est en net recul.
        Près du refuge, j’observe des alpinistes qui se préparent à réaliser une ascension. Ils font l’inventaire du matériel : où vont-ils ? D’autres rentrent déjà de leurs courses. La neige crisse, scandant le rythme de leurs pas : d’où viennent-ils ? Tous ont la même envie : transcender leurs limites physiques et psychiques pour atteindre le sommet de leurs rêves. C’est une « conquête merveilleuse, admirable parce qu’inutile9 ». L’un d’eux m’explique qu’il va tenter pour la troisième fois le Bishorn. Il fait partie de « ceux qui s’acharnent, reprogrammant d’une année sur l’autre les courses dans lesquelles ils ont échoué, souvent à cause de conditions météorologiques défavorables ; et il y a ceux qui s’en tiennent à une tentative, après quoi ils estiment, non sans un brin de superstition, que la montagne qui les a refoulés est vraiment trop inhospitalière pour être défiée à nouveau. Il y a ceux qui refont volontiers les mêmes voies, et ceux qui pour rien au monde ne retourneraient sur un sommet qu’ils ont gravi trente ans plus tôt. Enfin, il y a ceux qui ont envie de toutes les courses…10 ». Les montagnes leur donnent en permanence matière à rêver. Ils rêvent de les conquérir puis ils prennent plaisir à s’épuiser jusqu’à atteindre le sommet. « Le plaisir est un moyen parmi tant d’autres de satisfaire la tendance inhérente à tout être vivant : aller vers le degré maximal d’épanouissement de soi-même11 ». Je reviendrai… juste pour le plaisir.
        Après une courte immersion dans ce royaume où seuls la roche et la glace règnent, je perds un peu d’altitude, retourne dans le vallon fleuri et file plein sud, d’abord à travers des pelouses couvertes de chardons puis dans une zone d’éboulis où les roches offrent une telle variété de couleurs qu’on croirait qu’elles sortent d’une palette de peintre. Après avoir gravi l’abrupt d’un couloir de roches polies et humides, j’atteins le col de Milon (2 976 m) qui offre l’une des vues les plus remarquables sur l’un des sites majeurs de la région : l’alpe de l’Arpitettaz. Le refuge éponyme en est l’élément central : c’est incontestablement le plus chaleureux et le plus accueillant de la vallée. Il accueille essentiellement des randonneurs car même s’ils se trouvent au cœur d’un cadre montagnard spectaculaire, les alpinistes y sont peu nombreux tant les voies d’ascensions sont difficiles. À l’est, la face occidentale du Weisshorn (4 506 m) impressionne avec ses parois rocheuses lisses et verticales. C’est une affreuse muraille de la base à son faîte. Au sud, la face nord toute en glace du Zinalrothorn fascine et demande un sacré sens de l’itinéraire pour se frayer un passage au milieu des crevasses béantes, des séracs suspendus et des langues de glace pentues qui couvrent la montagne de haut en bas. Au sud-ouest, le Besso (3 668 m) malgré son altitude moindre, en impose également.
        La descente du vallon est enchanteresse et variée à souhait avec un cheminement amusant sur une crête morainique, la traversée des eaux vert céladon de plusieurs torrents indomptables grossis par la fonte des glaces, l’arrêt presque obligatoire au refuge pour goûter son excellent gâteau maison et son café italien, les silhouettes à la fois inquiétantes et attirantes des hauts sommets, les pâturages fleuris et l’exubérante végétation des ripisylves puis tout en bas le lac d’Arpitettaz dont les rives verdoyantes, faciles d’accès, sont occupés par de nombreux randonneurs… J’aurai bien aimé rester plus longtemps au bord de l’étendue d’eau pour contempler la face du Weisshorn rosir, rougir puis s’éteindre mais le spectacle risque d’être annulé en raison des nuages qui gagnent progressivement le val de Zinal. Je monte vers le roc de la Vache qui domine superbement le village de Zinal. C’est à partir de 1860 que ce lieu de transhumance a commencé à devenir une station estivale qui a attiré de nombreux alpinistes.

Jour 6. Journée d’oisiveté forcée
Je passe la journée dans un café, la faute à une météo capricieuse.Dans son édition du 17 août 2024 – aujourd’hui – le quotidien suisse « Le temps » indique que la météo a miné une partie du tourisme en Suisse. Au printemps et au début de l’été, elle n’a pas été au beau fixe avec des températures assez basses pour la saison et des précipitations inhabituellement abondantes. Dans le Tessin et le Valais, les fortes intempéries du mois de juin ont poussé certains touristes à annuler leur réservation et les réservations de dernière minute ont été moins nombreuses que les années passées. Les villes ont été plutôt épargnées par ce phénomène grâce à leurs attractions « résistantes aux intempéries » – selon le terme employé par l’auteur de l’article – comme les musées. Dans les hôtels, la moitié des chambres ont été occupées par de Chinois… et moi, et moi, et moi, je suis bloqué dans une boulangerie-pâtisserie de Zinal fort accueillante à attendre que la pluie cesse.

Jour 7. De Zinal à Grimentz
Les vallées qui accueillent les villages de Zinal et de Grimentz sont séparées par une puissante crête orientée nord-sud. Elle porte plusieurs pitons qui, sans être aussi hauts que les sommets de la couronne impériale, attirent le regard des touristes et la convoitise des randonneurs, qui les ont constamment sous les yeux en remontant l’une ou l’autre des deux vallées. Ce sont, d’amont en aval, le Pigne de la Lé, le Garde de Bordon et la Corne de Sorebois.
        C’est tout près de cette Corne que je vais franchir la crête. Des remontées mécaniques permettent d’y accéder en quelques minutes au départ de Zinal. Qu’un téléphérique ou un télésiège dépose les randonneurs en haut d’une montagne leur permet certes d’admirer la beauté de la vue, mais les prive du plaisir intense et profond d’y parvenir à la force des mollets et de se souvenir plus durablement de leur journée de marche. Convaincu par cette philosophie, je renoncerai sans exception à toutes les remontées mécaniques de la région privilégiant la mécanique du corps. Le chemin grimpe sur le flanc droit de la vallée d’abord sous le couvert des mélèzes puis, au-delà de l’étage montagnard, dans des alpages fleuris occupés par quelques mayens. En m’élevant à une certaine distance, j’aperçois quelques-uns des sommets de la couronne impériale. Et puis, il est un dernier sommet, un pic très élancé, qu’on aperçoit dans le lointain au-dessus de tous les autres. Les pâtres d’Anniviers l’appelaient la « Grande Couronne ». Le plus souvent, ils ne savaient pas trop dans quelle vallée elle se trouvait ; ce qu’ils savaient en revanche, c’est qu’elle n’appartenait plus à leur domaine. Cette « Grande Couronne » n’est autre que le majestueux Cervin, sommet emblématique de Zermatt et fierté des suisses. Je continue ma progression sous le regard du géant de pierre. Au-dessus du restaurant d’altitude de Sorebois, je gravis une pente herbeuse à l’écart des pistes jusqu’au col de Sorebois. Ce col ne mérite pas la plate définition du Larousse : « partie déprimée d’une montagne formant passage ». C’est un lieu enchanteur où la déclivité rend les armes et où la vue s’ouvre sur de nouveaux horizons. Là-haut, le contraste est saisissant entre deux versants et deux visions contrastées des Alpes : d’un côté, une vallée préservée, utilisée par l’homme dans le respect de la nature ; de l’autre, une vallée saccagée, utilisée par l’homme pour se distraire. D’un côté, le lac de Moiry dont le barrage retient des eaux d’un bleu électrique qui frappe l’œil et des pelouses vertes à souhait où paissent tranquillement des vaches d’Hérens pendant le court été alpin ; de l’autre, des pistes et des remontées mécaniques où s’agitent des cortèges de skieurs et de surfeurs pendant la période hivernale. La municipalité a visiblement décidé de rentabiliser au maximum les remontées mécaniques habituellement réservés aux activités hivernales. Elle propose toutes sortes d’activité pour les touristes qui ne conçoivent plus de passer des vacances sans s’offrir des distractions payantes. Les vues magnifiques sur la couronne impériale et le lac de Moiry ne sont pas suffisantes pour justifier une journée là-haut : on monte vite, on prend quelques clics-clacs photographiques pour attester de notre passage au plus grand nombre sur les réseaux sociaux et surtout, on « fait une activité » à moindre effort (toujours dans le sens de la descente !) pour se distraire. Nous perdons notre acuité des sens pour les choses simples de la nature.
        Au col, il me fallut obéir à un père de famille qui me demanda de « mitrailler » – c’est le terme qu’il a employé – les membres de sa famille, lui compris, avec le lac en arrière-plan. Il expliqua ensuite à ses deux filles, âgées d’une dizaine d’années, qu’après avoir atteint le col en remontées mécaniques depuis Zinal, elles allaient descendre à pied jusqu’au lac de Moiry – il leur précisa que ça ne prendrait qu’une petite heure – après quoi, elles prendraient le car postal jusqu’à Grimentz puis le téléphérique de Grimentz à la Corne de Sorebois, puis le télésiège de la Corne de Sorebois à l’hôtel restaurant éponyme puis le téléphérique du dit restaurant jusqu’à Zinal et enfin la voiture pour regagner leur chalet de vacances à Mottec. Consterné par ces paroles mais enchanté par le paysage, je descends vers le lac dont les eaux proviennent du glacier de Moiry niché au fond de la vallée puis vers Grimentz le long du torrent de la Gougra. Il suffit d’arpenter les petites ruelles pavées du ce village pour faire un saut dans le Valais du siècle dernier. Avec sa coquette église et son clocher à flèche de charpente, ses mayens en bois noircis par le soleil, ses balcons ornés de géraniums et ses greniers à grain, Grimentz compte parmi les villages les plus pittoresques du canton. Ce petit coin de paradis continue de produire le dernier assemblage de cépages blancs issus du Rèze, aujourd’hui disparu. Goûter au Vin des Glaciers, c’est un peu toucher au mythe d’une tradition qui ne se perpétue plus qu’à Grimentz. Comme au XIXème siècle, la particularité de ce vin vient qu’il est conservé dans des tonneaux de bois de mélèzes et qu’il est transporté, à l’état de moût, immédiatement après la vendange, dans les chalets supérieurs, près des glaciers, où on le laisse séjourner quelques années.

Fin
Je quitte Grimentz par le car postal qui me ramène à Sion… 1 Les Anniviards n’étaient pas très appréciés dans la grande vallée (l’actuelle grande plaine du Rhône). On leur reprochait notamment leur propension à vouloir conquérir toujours plus de territoires. Ils cherchaient absolument à être propriétaire dans la plaine et accaparaient le plus de parcelles possibles. Au XIXème siècle, ils possédaient les plus belles vignes et les champs les plus fertiles des environs de Sierre. 2 Sylvain Tesson, Petit traité sur l’immensité du monde, 3 Jack London, Les vagabonds du rail, 4 Le Val d’Anniviers en 1855, Édouard Desor 5 Anne-Laure Boch, L’euphorie des cimes, 6 Sylvain Tesson, La panthère des neiges, 7 Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, 8 Le Val d’Anniviers en 1855, Édouard Desor 9 Faces à faces 10 Anne-Laure Boch, L’euphorie des cimes, 11 Patrick Dupouey, Pourquoi grimper sur les montagnes ?


1 Dwight Holing, Les paradis sauvages en Europe, France Loisirs
2 Knut Hamsun, Pan (1894) traduit par Mme R. Rémusat, Paris, éd. de La Revue blanche, 1901
3 https://barevelstand.wordpress.com/2008/05/12/les-norvegiens-et-la-nature/ « En général, l’endroit est inaccessible en voiture. Les derniers deux ou trois kilomètres se font à pied l’été, à ski l’hiver. Ce chalet est sans eau courante. On tire l’eau du puits ou de l’étang. Dans certains cas, on l’emporte de chez soi, dans des jerrycans. Jugée trop douillette, la douche y est inconnue. Le chalet sera de préférence privé d’électricité, même si la vérité oblige à admettre qu’un chalet sur deux est relié au réseau. Le chalet typique est une cabane en rondins qui comprend un séjour, une ou plusieurs chambres à coucher, un appentis extérieur abritant les toilettes, une soupente à bois et un coin cuisine. Le chauffage est au bois. Lampes à pétrole et bougies doivent suffire à éclairer les longues nuits d’hiver. Cette sobriété ne s’explique pas par un souci d’économie. Bien au contraire, un chalet de montagne bien situé représente un investissement coûteux, même si l’équipement est minimal. L’absence de confort moderne s’explique par l’idéologie et l’éthique, non par l’économie ».
4 David Souyrs, Magdalena Brede, Randonner aux îles Lofoten, édition à compte d’auteur