Voyage pédestre entre Saint-Véran et Ceillac
Je me rends à Saint-Véran depuis la gare de Mont-Dauphin par des navettes saisonnières de la compagnie « Zou! ». Allez, zou ! Cette onomatopée est en soi un beau programme : elle marque une impulsion, une invitation à agir…
Jour1. Se dégourdir les jambes…
Gamin, je construisais des chalets avec des jeux de construction en bois et sans le savoir, j’appliquais l’art de la fuste. C’est une technique qui permet de construire des maisons à partir de l’empilage et de l’entrecroisement aux angles de troncs d’arbres écorcés mais non calibrés. Je redécouvre cette technique en remontant la rue principale du village, interdite à la circulation. La partie basse des maisons les plus anciennes est en pierres. Elle était destinée à la famille et au bétail. La famille vivait dans une pièce unique dont l’élément central était le poêle à bois. Les animaux vivaient dans l’étable. Hommes et animaux entraient par une porte commune à double battants. La construction en fuste concernait les étages supérieurs. Ils étaient composés « de longs fûts de mélèzes, bruts ou à peine équarris, empilés et encastrés à mi-bois aux angles. La rigidité de l’ensemble est assurée par une cloison médiane, toujours par empilage de pièces et dont les embouts sont empilés à mi-bois dans la façade latérale1 ». Ils servaient de granges à foin, de silo à grains ou de remise à outils. Les étages supérieurs servaient au stockage et au séchage du foin, des gerbes de céréales et des jambons salés. Les toits sont couverts de bardeaux de mélèzes ou de lauzes de schistes. Les maisons sont magnifiques, les fleurs éclatent au soleil, l’eau murmure des bassins en bois sculpté. Quelques terrasses invitent à des pauses rafraîchissantes avec pour décor, le vallon du Pis, la crête de la Blavette ou encore la pointe des Marcelettes ! Il y a déjà du monde. Je n’ai jamais compris pourquoi, après des heures passées dans une voiture ou dans un car, la plupart des vacanciers se ruent vers des bars où ils s’entassent. Ils préfèrent la promiscuité à l’espace, la contemplation passive à celle conquise et le plaisir sans effort. Moi, j’ai besoin d’espace, de solitude et j’ai surtout très envie de me dégourdir les jambes…
Je descends vers le hameau du Raux avec ses maisons en pierre, sa chapelle Saint-Anne, son cadran solaire, son petit cimetière et ses moulins à eau dont il ne reste que quelques ruines visibles autour du pont du Moulin. Puis, je traverse des prairies fleuries et des zones boisées où se plaisent les animaux, les photographes et les rêveurs. Je me dirige vers le col des Prés de Fromage en passant par le lac des Clots et la chapelle de Saint-Simon. La paroisse de Molines possède certainement un des plus anciens pèlerinages en l’honneur de ce saint solitaire, ermite appelé Simon qui s’est sanctifié sur les hauteurs de la montagne, au milieu de la forêt, et qui a donné le nom à l’ensemble de ce site vallonné. La chapelle Saint-Simon qui date du XVIème siècle, aurait été construite à proximité d’une source réputée avoir le pouvoir de guérir les yeux ; détruite pendant les troubles religieux, elle aurait été reconstruite au XVIIème siècle puis renversée par une avalanche. Je traverse ensuite le bois des Bourrels jusqu’à la Fontaine Rouge puis descends vers Montbardon par la bergerie de la Sommette et le ravin de la Grande Combe.
Jour 2. Les cols Fromage et de Bramousse
Tôt ce matin, je remonte le vallon du Riou Vert avant de rejoindre l’itinéraire du GR5 et le col Fromage. Il s’ouvre sur les vallons du Cristillan et du Mélezet qui concourent en une petite plaine entourée de montagnes calcaires ou schisteuses, blanches et ocre et occupée en son centre par le village de Ceillac.
Avant de m’y rendre, je remonte la crête des Chambrettes occupée par un poste optique cons-truit en 1900 par l’armée et réhabilité en 1997. Il permettait de transmettre des messages op-tiques « à grande vitesse » : trois petites minutes étaient suffisantes pour transmettre un message entre Genève et Nice. Surtout, la crête se prête à la contemplation et on se plaît à rêver aux pro-chaines sorties. Vers le sud, c’est le massif de la Font Sancte qui laisse entrevoir, outre le pic de Font Sancte lui-même et ses 3 385 m, quelques pics secondaires tentateurs comme le pic des Heuvières (3 271 m), les rochers de l'Eissassa (3 048 m) ou encore la pointe de la Saume (3 043 m). Vers le sud-est, ce sont les pics secrets du Longet ou Tête de Rissace (2 965 m), du Peouvou (3 230 m) et de la Roche Noire (3 134 m) qui attirent le regard et se déploient au-dessus de la belle vallée du Cristillan. Au nord-est, l’horizon est barré par les crêtes de la Selle et de la Combe Arnaude… Cette randonnée est une invitation à en faire plein d’autres ! Je rejoins le col de Bra-mousse et descends vers le village de Ceillac par le bois de Cheynet et la Clapière.
C’est un village accueillant, plein de charme, posé dans un paysage enchanteur. « Après les dra-matiques incendies de 1738 et 1884, Ceillac a été reconstruit en pierres et par souci d’économie, les maisons se sont épaulées jusqu’à devenir mitoyennes. Chaque bâtiment regroupait grange, étable, logis et dépendances dans le but d’éviter les déplacement lorsque la neige obligeait au repli sur soi-même1 ». Au centre du village, l’église Saint-Sébastien, la mairie aux murs jaunes et une grande maison à balcons en bois ajouré et murs bleu pastel délimitent une place carrée où coule une fontaine octogonale en calcaire rose. Je me dirige vers la petite épicerie qui assure un ravitaillement bienvenu pour les randonneurs de passage. J’achète du « fait-maison » – un tour-ton salé et un tourton sucré – quelques croquettes du Queyras et des fruits récoltés dans le dé-partement.
J’installe ma tente sur la prairie du camping municipal alors que les derniers rayons du soleil caressent les crêtes. La soirée est magnifique et la montagne, silencieuse. Seul un léger vrombis-sement du vent vient troubler la quiétude nocturne.
Jour 3. La pointe de la Saume
Mon objectif du jour est la pointe de la Saume qui a fière allure au-dessus de Ceillac. Du haut de ses 3 043 mètres, elle ferme au nord-ouest une puissante crête assez découpée qui ne mollit pratiquement jamais à moins de 3 000 mètres et dont le point culminant est le pic de la Font Sancte (3 385 m).
Je quitte le village dès l’aube, bien décidé à gravir cette imposante pointe. Face au bar-restaurant L’étape gourmande, je franchis le pont de l’Ubac qui enjambe la rivière du Mélezet et remonte le Grand Bois du Moulin constitué essentiellement de mélèzes. C’est incontestablement l’arbre roi de la région. C’est aussi le seul résineux d’Europe qui perd ses aiguilles en hiver. (Voir un animal). Au-delà du ravin du Clot des Oiseaux, j’atteins un collet et gravis à droite la proéminence toute proche de la Mourière. Malgré son altitude modeste, elle constitue un excellent belvédère tant les vues qu’elle offre sur les montagnes alentours, le village de Ceillac ou encore les crêtes de la pointe de la Saume sont intéressantes.
Derrière le collet, je file au sud sur le flanc occidental de la crête de la Mourière d’abord sous une sapinière puis à découvert. Sur le bord du sentier, un cairn et l’inscription « Saume » à la peinture jaune sur un caillou m’invitent à changer de direction. Je m’élève désormais vers l’est sur une pente herbeuse abondamment fleurie jusqu’à atteindre la crête de la Mourière. Je ne croise personne. La lumière du matin d’abord timide s’élargit puis embrase la montagne. La lu-mière, le végétal et le minéral se conjuguent pour créer un paysage magnifique. Je remonte la crête dans un certain état d’euphorie, contourne par la gauche un éperon rocheux, retrouve la crête dans une partie herbeuse avant de m’en écarter par la droite et traverser à flanc une zone de schistes délitées sous les contreforts rocheux de quelques sommets secondaires. J’atteins un épaulement et rejoins par une pente d’éboulis assez forte la crête de la Saume dans le prolonge-ment de celle de la Mourière. Plus loin, je contourne l’antécime et attaque frontalement dans les éboulis la pointe convoitée par sa face nord-ouest. Quelle vue ! Là-haut, pendant une heure, mes yeux tournent autour de l’horizon : j’ai l’air d’une girouette. Au nord-ouest, la crête de la Saume et la crête de la Mourière parcourues. Au nord, le village de Ceillac et la crête de la Montagne de Riou Vert. Au nord-est, la crête des Chambrettes. À l’est, la Tête de Rissace et la Tête de Girardin. Au sud-est, la puissante crête qui s’étire jusqu’aux pics de la Font Sancte. À l’ouest, le pic d’Escreins et le sommet du Cugulet ou mont Guillestre…
Après le plaisir de la contemplation et la joie de quelques clics-clacs photographiques, je des-cends par une pente très raide couverte d’éboulis croulants vers le vallon des Pelouses. Une fois l’axe du vallon atteint, je me dirige vers le Pas du Curé : ce passage est devenu célèbre depuis que l’abbé Édouard David, originaire de Vars et curé de Ceillac, l’a fait découvrir en 1935 à un groupe de Chasseurs Alpins qu’il aida à relier la vallée de Ceillac à celle de Vars.
Derrière le col, la pente est raide. Elle se prolonge par une zone de débris morainiques que je quitte à l’entrée d’une sapinière. J’atteins un replat occupé par un laquet et le fougueux ruisseau de la Pisse qui tantôt se prélasse, tantôt cascade bruyamment. J’installe la tente sur des pelouses confortables en rive gauche du cours d’eau.
Jour 4. Les lacs du vallon du Mélezet
Aujourd’hui, je profite des beautés lacustres du vallon du Mélezet en flânant au plus près des rives de toutes ces étendues d’eau avec le risque de ne plus vouloir aller plus loin car quand on jette sur eux un regard contemplatif, on est aussitôt envahi par un fort sentiment d'émerveillement et l’envie de rester sur place... Ces lacs qui attirent et hypnotisent les randonneurs sont les lacs des Soubeyrands, des Rouies et de Sainte-Anne. Ce dernier avec sa belle couleur bleu turquoise occupe une cuvette glaciaire au pied du célèbre pic de la Font-Sancte (3 387 m). Aucun ruisseau ne l’alimente, aucun ruisseau ne s’en échappe. Son niveau ne baisse que par infiltration lente. « Il est considéré comme un lac polaire. Ses eaux ne dépassent pas 5°C en surface, même aux heures les plus chaudes de l’été. La glace recouvre sa surface sur près de 2 m en hiver. Si un plancton adapté peut s’y développer, la biomasse y reste infime, et ne permet à aucune espèce d’y survivre2 ».
Toute la journée, j’herborise. Je profite de la prodigalité de la flore alpine car plus de 2 000 espèces de plantes – depuis les variétés méditerranéennes sur les versants inférieurs aux variétés alpines, en altitude – vivent dans cette région. Je découvre « un échantillon de plantes provençales, comme l’armoise absinthe parfumée aux feuilles argentées ou la sauge d’Éthiopie, qui ont toutes deux de petites fleurs jaunes3 » dans les vallées et la barbe-de-Jupiter ou Joubarbe avec ses rosettes de feuilles charnues et ses fleurs de couleur rose sur les sommets rocheux.
Dans l’après-midi, je descends dans la vallée et passe au pied de la belle cascade de la Pisse. Au-delà du refuge de la Cime du Mélezet, j’emprunte la piste forestière du bois de Jalavez pour rejoindre le vallon du Cristallin et m’élever vers le col des Estronques, coincé entre la Tête de la Jacquette (2 757 m) et la pointe de Ravis (2 844 m). Là-haut, je surprends une gracieuse colonie de chamois qui, à ma vue, détale bien vite ! J’entends le claquement de leurs sabots sur les rochers et je les vois s’enfoncer dans le lointain. Là-haut, je profite aussi de la vue et j’apprécie le plaisir égoïste d’être seul. Personne n’est là pour ramener le bruit du monde et jeter un voile sur la tranquillité des lieux. Je me repose, je mange et j’assiste au spectacle extraordi-naire des étoiles, lointaines et silencieuses, qui se lèvent quand vient la nuit. Je ne monte pas la tente et malgré le spectacle qui habituellement m’aurait tenu en éveil, je m’endors rapidement.
Jour 5. Le refuge de la Blanche par la pointe des Marcelettes
Du col, je gravis la Tête de Jacquette (2 757 m) et longe les crêtes qui s’étirent par une suite d’ondulations rocheuses jusqu’à la pointe des Marcelettes (2 909 m). C’est un parcours exaltant et spectaculaire d’un pic à l’autre qui offre de vastes panoramas sur les montagnes du Queyras et bien au-delà. C’est aussi un parcours où l’on ressent cette sensation aérienne d’évoluer entre ciel et terre et où l’on oublie, l’espace d’un instant, les misères et les bassesses du monde. L’âme se trouve exaltée, portée vers le recueillement et la contemplation…
Je descends par la crête du Curlet et le bois du Moulin pour rejoindre la vallée de l’Aigue Blanche dont le profil en berceau est caractéristique d’une ancienne vallée glaciaire. Dans l’après-midi, je longe le torrent de l’Aigue Blanche, atteins la chapelle de Clausis construite en 1846 et rénovée en 1988 puis fais une halte au refuge de la Blanche situé près du lac éponyme au pied d’un petit amphithéâtre rocheux dominé par l’imposante Tête des Toillies (3 175 m). Là-bas, je profite du cadre montagnard fort agréable en dégustant un bon repas. La restauration est riche, généreuse et de bonne qualité et la joyeuse équipe qui s’affaire en cuisine fait tout son possible pour que les convives repartent le ventre bien plein !
J’installe ma tente près du refuge. La soirée est magnifique. Les derniers rayons de soleil embra-sent les sommets d’une lumière orangée et les nuages flamboient dans un ciel incandescent : ils virent au rose, au saumon puis à l’orange pâle
Jour 6. La tête dans les étoiles…
Je pars avant six heures par une de ces matinées douces et pures que l’été offre. Les randonneurs n’ont pas encore quitté le cocon douillet du refuge. Je remonte seul les pelouses alpines vers le col de Saint-Véran avant de descendre par le rocher des Marrous. Dans cette zone, j’observe des bouquetins peu perturbés par la présence et de nombreuses marmottes qui ne connaissent de la montagne que les beaux jours, la nourriture à profusion, une vie paisible entrecoupée de jeux et de siestes au soleil…
En bordure de piste, près de la chapelle de Clausis, je découvre les vestiges des anciennes mines de cuivre. Ces mines ont été exploitées sur une courte période. Quatre galeries s’enfoncent sous le pic Traversier et ont permis aux hommes d’extraire le minerai violet dans des conditions extrêmement difficiles. Bien que la teneur en métal soit importante, l’exploitation s’est arrêtée en 1956. Le serpentin, localement appelé roche verte du Queyras, a aussi été exploité. Mais les Queyrassins ont finalement peu tiré profit des matières premières fournies par le sous-sol. Ils ont préféré travaillé le bois, ressource naturelle et abondante dont l’exploitation est relativement aisée. Le pin cembro ou arolle est depuis toujours l’essence la plus utilisée : c’est un bois tendre, au grain fin de couleur claire et avec l’âge, il ne se fend pas. « Autrefois, les billes de bois étaient débitées en planches par les scieurs de long, un dessus, l’autre dessous, pour tirer cette lame de scie de plus de deux mètres de long. Puis, ces planches étaient travaillées au rabot et à la var-lope. Raboteuse et dégauchisseuse les ont remplacées1 ». Chemin faisant, je vois un symbole atypique de cet art populaire montagnard. Ce ne sont pas des armoires, des buffets, des lits, des berceaux, des coffrets… C’est une croix-calvaire avec, sculptés dans le bois, les instruments de la Passion. On trouve le coq du reniement de Pierre, le marteau et les clous avec lesquels le christ a été crucifié, l'éponge imbibée de vinaigre fixée à une branche d’hysope, le fouet de la flagella-tion, la couronne d’épines, la lance (un soldat s'assura de la mort de Jésus par un coup de lance au côté), l’échelle et la tenaille de la descente de croix...
Après la chapelle Sainte-Élisabeth, je m’élève vers le pic de Château Renard (2 931 m) par une piste qui dessert l’observatoire astronomique éponyme construit dans les années 1970. Cet observatoire – le plus haut de France – est posé sur un petit chaînon qui sépare les com-munes de Saint-Véran et de Molines-en-Queyras. Là-haut, le panorama est exceptionnel dans la journée : je mets dans les optiques de mes jumelles les plus beaux paysages du Queyras. Là-haut, l’exceptionnel continue même lorsque le vent s’estompe et que le soleil disparaît. La nuit révèle en effet des champs d’étoiles extraordinaires. Le site est unique pour sa remarquable qualité de l’air, sa très faible pollution lumineuse et son grand nombre de nuits qualifiées de « photomé-triques » sans le moindre petit cirrus pour jouer les trouble-fêtes. De nombreux astronomes s’y rendent pour piéger dans leurs optiques les planètes et les étoiles lointaines. Là-haut, une infini-té de beautés et des beautés à l’infini…
Jour 7. Finir par le bois des Amoureux
Le dernier jour, je franchis le col de Longet et je descends tantôt en rive droite, tantôt en rive gauche de la rivière de l’Aigue Agnelle. Je traverse le hameau de Fontgillarde où un cadran solaire porte l’inscription : « Pour celui qui meurt bien, la vie fuit comme une ombre » puis le village de Pierre Grosse qui tire son nom des énormes blocs erratiques déposés par les glaciers du quaternaire. Juste avant de rejoindre Saint-Véran, je médite dans le bois des Amoureux :
— « Tu es amoureux, toi ?
— C'est-à-dire : j'ai une petite amie.
— Je comprends. Ce n'est pas l'amour ça. Tu verras plus tard. Un jour. Ça te serre le cœur comme un étau et ça te le déchire crrac! Et après ça saigne, ça saigne. Toute une vie4 ».
Fin
À Saint-Véran, j’ai rendez-vous avec la compagnie Zou ! Allez, zou ! Cette onomatopée est en soi un beau programme : elle marque une impulsion, une invitation à agir…
1Bernard Boyer, Queyras, Hommes et montagnes, 1992
2 FrédériqueRoger et Fabrice Milochau, Guide des merveilles de la nature Provence, Le Club
3 Dwight Holing, Les paradis sauvages en Europe, France Loisirs
4 Raymond Queneau, Loin de Rueil,1944.